Mode de la seconde main en Algérie : Entre souci d’économie et conscience écologique

0
206

PAR LATIFA ABADA

C’est un fait : l’industrie de la mode est une des plus polluantes au monde. Pourtant, la fast fashion continue son expansion, provoquant un comportement addictif chez le consommateur. L’Algérie n’est pas en reste de cette tendance. Mais en parallèle, la mode de la seconde main s’organise discrètement et aspire à créer un changement bon pour le portefeuille et la planète.

Prolonger la vie d’un vêtement est le principe de la seconde main. Vous l’avez porté, il est toujours en bon état. Vous pouvez le vendre. Ce geste vous permet à la fois de gagner des sous, économiser en achetant un produit moins cher et réduire votre emprunte carbone.

La seconde main a toujours existé en Algérie à travers les friperies. C’est aussi répandue dans les familles que les plus jeunes portent les habits des ainées. La démarche a toujours été par souci de gaspillage. Tant que le vêtement n’est pas déchiré, il est toujours valable.

Au fil des années, les comportements ont changé. Avec l’arrivée de la fast fashion, la mode est devenue accessible. Les marques produisent à outrance une mode par cher. Aujourd’hui, cette mode est vivement critiquée de par son impact écologique, et son modèle économique.

S’organiser pour pouvoir éduquer

La seconde main en Algérie s’organise à travers les réseaux sociaux, les boutiques, les vide-greniers et aussi les plateformes. La startup  » Dirideal  » fais le deal, entame sa deuxième année d’exercice. Avec plus de 150 000 utilisateurs, 40 000 articles, et jusqu’à 1000 téléchargements de l’application par jour, les concepteurs de cette startup se disent confortés dans leur choix.

 » Mon épouse est très portée sur la vente en seconde main. Nous habitons Montréal et en période de Covid, nous avons pris une année pour rester en Algérie. En arrivant ici, elle découvrait la seconde main des réseaux sociaux. On a vite remarqué le potentiel mais aussi la désorganisation de ce secteur en expansion. C’est ainsi que l’idée nous est venue de lancer notre plateforme Dirideal, revient Salim Ammara, fondateur de Dirideal, sur la genèse du projet.

Salim Ammara explique que les Algériens ont adopté la culture de la seconde main. Qu’ils soient vendeurs ou acheteurs, la motivation est pécuniaire. Cet entrepreneur estime que c’est déjà un comportement responsable, même si nous sommes encore loin de la motivation écologique.

 » Le positionnement de notre entreprise n’est pas seulement économique. On souhaite devenir au fil des années des vecteurs d’un comportement écoresponsable. Aujourd’hui, nous savons que l’industrie du textile consomme énormément d’eau. La fabrication d’un jean c’est l’équivalent de 6 000 litres d’eau. Il est urgent que les gens prennent conscience de cela et ça doit se faire avec la sensibilisation « , précise Salim Ammara.

 

Ils participent, à leur échelle, à promouvoir une mode éthique à travers des campagnes de sensibilisation pour la communauté qui utilisent la plateforme Dirideal.

 » On essaie d’axer nos campagnes sur la consommation d’eau dans la fabrication de vêtements. Avec la pénurie d’eau par laquelle le pays passe les gens ont une idée plus concrète de l’impact environnemental dont on parle. Opter pour une robe déjà portée au lieu d’une neuve économise en moyenne 67 jours d’eau potable. Ces informations sont diffusées sur notre site afin d’interpeller les utilisateurs sur ce fléau « , souligne-t-il.

Sur cette plateforme, les utilisateurs découvrent une rubrique intitulée  » Fashion et écolo « . Des articles dont la promotion d’une mode saine. Pour Salim Ammara si le consommateur
change son comportement, les industries suivront.

Le luxe s’y met aussi

Sur la page Instagram  » Luxury Lovers Dz  » dédiée à la seconde main de luxe, une montre Chopin en or, sertie de diamants, présentée dans son écrin avec sa facture, a été vendue en seconde main à 12 000 euros. Son prix initial est de 30 000 euros.

Son acheteur a fait 60% d’économie sur un article de luxe porté une fois, selon Maya, spécialisée dans l’authentification des produits de luxe.

« Le marché du luxe est en plein essor. Les prix sont en augmentation perpétuelle. Il y a la maison Channel qui fait quatre augmentations par an à hauteur de 10%. C’est énorme. Les personnes qui ont l’habitude d’acheter des sacs de marque ou autres accessoires se tournent vers la seconde main. Il ne s’agit pas là d’un manque de moyens mais d’un comportement responsable. Certains prix sont exorbitants même si c’est une grande marque « , précise-elle.

Cette clientèle reste néanmoins exigeante sur l’authenticité des articles. Maya a été à bonne école. Elle a été formée dans les grandes maisons de luxe comme Dior, Channel, ou encore Vuitton pour expertiser ces marques.

 » La seconde main de luxe exige que l’on soit à cheval sur l’authenticité des produits qu’on vend ou qu’on acquiert pour notre clientèle. Chaque marque a sa manière d’authentification. Chez Channel, on compte les coutures. On examine l’alignement des traits. Il faut faire appel à ses sens comme le toucher et l’odorat. Et malgré ça, on peut se tromper car les contrefaçons sont parfaites. Le plus difficile à authentifier, c’est Vuitton parce qu’on reproduit la toile à l’identique « , précise Maya.

Maya explique que les produits de luxe sont de la haute gamme, donc ils ne s’usent pas facilement. Ils sont toujours en excellent état quand ils sont mis en vente. C’est l’argument qui lui permet souvent de promouvoir la seconde main.

Décomplexé parce que c’est stylé

Les friperies se sont emparées ces dernières années des réseaux sociaux pour gagner de la clientèle. Les vêtements vendus en boutique ou en ligne sont présentées sous toutes leurs coutures pour démontrer qu’il s’agit de produits de qualité. Pour Bouchra, la friperie lui a permis de bien s’habiller quand elle était étudiante et fauchée, se rappelant de cette époque.

Aujourd’hui, la jeune femme de 26 ans travaille dans une agence de communication.  » Je me souviens, quand j’ai commencé à gagner ma vie, j’étais bien contente de pouvoir enfin faire du shopping en boutique. Ce qui m’a vite frappé est la cherté des articles, moi qui étais habituée à la fripe, je trouvais que c’était exorbitant. Je suis très portée sur la mode. J’aime m’acheter de nouvelles choses et la fripe me permet de bien m’habiter. Je continue à être une cliente de la fripe pour évidemment ses avantages économiques « , souligne-telle.

L’actrice et influenceuse Hana Mansour, connue sous le nom de Rexleur, fait souvent la promotion de ces marques de friperie. Elle estime que la friperie est devenue tendance ces dernières années. Les gens y vont pour chiner les articles  » vintage  » qui donneront une touche originale à leur style, précise-t-elle.

Lorsqu’elle déniche de belles trouvailles, elle le partage avec sa communauté. Elle met en avant la qualité du produit et le prix réduit.  » Les gens réagissent avec engouement et enthousiasme. Il n’y a aucun tabou à s’acheter des choses de la friperie. Bien au contraire, les gens de ma communauté me rejoignent sur le fait qu’il est important de s’acheter des vêtements pas cher « , informe Hana Mansour.

Économique et écologique, cette tendance finira-t-elle par changer les comportements du consommateur ? Les acteurs de ce secteur semblent confiants. Ils s’accordent à dire que la mode éthique a un avenir en Algérie.

L. A.