François Bikoro, ambassadeur de la cause panafricaine, expert et journaliste camerounais : «Le gazoduc transsaharien est un indice d’unité qu’il faudra institutionnaliser»

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ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ABDELLAH B.

Rencontré à l’occasion du sommet d’Alger des pays producteurs du gaz, le 2 mars, François Bikoro, l’ambassadeur de la cause panafricaine, expert et journaliste camerounais, évoque, dans cet entretien accordé à L’Algérie Aujourd’hui, l’urgence d’un positionnement africain sur le marché gazier international. Pour lui, le modèle gazier algérien doit servir d’exemple pour les autres pays du continent en matière de développement de cette filière qui ne serait valable que par le rétablissement de leurs souverainetés sur les richesses naturelles de leurs propres pays.

Quelle place pour l’Afrique sur la scène énergétique internationale ?

Sur le continent africain, nous avons deux grands pays producteurs du gaz, en l’occurrence l’Algérie et le Nigeria, comme on constate ces dernières années la montée d’une nouvelle génération de pays gaziers émergents. Il s’agit de la Mauritanie, du Sénégal et du Mozambique qui disposent de ressources prouvées. Les mutations que connaît le marché gazier international imposent aux pays africains de renforcer leur coopération pour arriver à se positionner sur l’échiquier énergétique en tirant profit de la situation actuelle qui est en faveur de l’investissement dans l’amont gazier. Riche en ressources naturelles, l’Afrique est aujourd’hui dans l’obligation de changer complètement sa vision du monde et de l’évolution de la géopolitique et son poids dans la reconfiguration de la carte énergétique internationale. C’est là que devrait intervenir le rôle de l’Algérie en tant que leader africain qui dispose à la fois d’un savoir-faire et de la richesse naturelle en plus d’une position géostratégique à proximité du marché européen. Le modèle algérien dans le domaine gazier est le plus performant sur le continent. C’est le résultat de plusieurs décennies de travail et de bataille et devrait servir d’exemple pour les pays africains.

Parmi les points abordés par les pays producteurs lors du sommet du Gecf à Alger figure la problématique de la souveraineté des pays sur les richesses de leur sous-sol. Une question de fond qui concerne beaucoup plus les pays du continent. A quel point ces derniers sont-ils capables de rétablir leur souveraineté sur leurs richesses gazières ?

On sent qu’il y a une volonté de récupérer les richesses du continent qui ont été pour longtemps exploitées par des puissances étrangères. Dans ce sens, la souveraineté des pays d’Afrique sur leurs richesses est un passage inéluctable. Certes, la coopération, l’unité d’action et surtout la solidarité interafricaine est une question de fond qui se pose depuis longtemps, mais aujourd’hui, avec l’évolution de la géopolitique, on constate une prise de conscience au sein des pays africains sur l’impératif contrôle des richesses du continent par ses propres enfants. Ce processus a commencé à prendre forme, mais il faut dire quand même que le résultat ne sera pas pour demain. Par ailleurs, cette souveraineté ne serait valable que si elle est accompagnée par d’autres facteurs. A titre d’exemple, dans le passé, ce sont les puissances étrangères qui investissaient dans toute la chaîne énergétique, gazière, c’est normal qu’à la fin de l’échelle elle impose ses propres règles. Là aussi, je vais revenir sur l’exemple algérien, qui a aujourd’hui son mot à dire sur le marché gazier international. Sonatrach est la première compagnie africaine et parmi les plus importants
groupes pétroliers dans le monde, elle intervient sur toute la chaîne de production en Algérie, et c’est ça à mon avis le point fort de l’industrie gazière algérienne qui, je le dis et je le répète, doit servir d’exemple pour les pays africains émergents sur le marché gazier.

Que pensez-vous de l’utilisation par les pays européens de la question climatique comme moyen de pression sur les pays producteurs ?

Il y a des débats dans lesquels les pays africains ne doivent pas s’impliquer. La part de l’Afrique est minime en matière d’émission de gaz à effet de serre par rapport aux pays industrialisés. La situation est en notre faveur aujourd’hui et nous devons tirer les dividendes de la situation que nous vivions en permettant aux pays qui ont du gaz à le vendre à un meilleur prix.

Qu’en est-il de la solidarité, de l’unité de la coopération interafricaine dans ce domaine ?

Le rapprochement algéro-nigérian qui se traduit sur le terrain par le projet de gazoduc transsaharien qui est en train de se mettre en place est un indice d’unité, de solidarité et de coopération qu’il faudrait institutionnaliser. Maintenant, pour généraliser la coopération interafricaine, plusieurs facteurs interviennent, politique en particulier. Il faut savoir que les questions politiques en Afrique sont souvent très difficiles, et chaque pays a ses propres réalités. Il faut y aller donc doucement pour arriver à une coopération fructueuse entre nos
pays. Au moment où on est en train de parler, les niveaux de développement entre les pays africains ne sont pas les mêmes, il est donc question d’atteindre un certain équilibre pour qu’on puisse parler d’une coopération. A titre d’exemple, le poids de l’Algérie sur le marché gazier international n’est pas le même que celui du Cameroun. C’est pour cela qu’il faut soutenir les pays gaziers émergents sur le continent pour former un bloc africain solide pour défendre nos intérêts sur la scène internationale. Il est temps pour qu’on le fasse aujourd’hui, car la situation d’affolement du marché n’est que conjoncturelle, elle est favorable aux pays africains. Si on ne le fait pas maintenant, dans quelques années, le marché se stabilisera et on se rendra compte que nous avions perdu une chance en or.

A. B.