Tebboune : «Le Hirak, c’est moi maintenant»

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Intervieuw le pésident Algérien Albdel Madjide Taboune par Britta Sandberg, Monika Bollinger à la présidence à Alger, Algérie, 2021

/Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a accordé un long entretien au quotidien allemand Der Spegiel dans lequel il a abordé plusieurs sujets qu’on vous laisse découvrir.

Monsieur le Président, fin septembre, Emmanuel Macron a déclaré que l’Algérie n’était pas une nation avant la colonisation des Français. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont été rompues. Une seule phrase justifie-t-elle une réaction aussi radicale ?

On ne touche pas à l’histoire d’un peuple et on n’insulte pas les Algériens. Pourquoi Macron a-t-il dit ça ? Je pense que c’était pour des raisons électorales stratégiques. C’est le même discours que le journaliste d’extrême droite Éric Zemmour utilise depuis longtemps : l’Algérie n’était pas une nation, c’est la France qui en a fait une nation. Avec cette déclaration, Macron s’est placé du côté de ceux qui justifient la colonisation.

Vous-vous entendiez bien jusqu’à présent avec lui. Vous aviez même l’objectif commun de réconcilier l’histoire des deux pays. Regrettez-vous la crise actuelle ?

Non, aucun regret ! Macron a rouvert un vieux conflit de manière totalement inutile. Si Zemmour dit quelque chose comme ça, ce n’est pas grave, personne n’y ferait attention. Mais quand un chef d’État déclare que l’Algérie n’était pas une nation à part entière, là, ça devient très grave. Je ne serai pas celui qui fera le premier pas. Sinon je vais perdre tous les Algériens, il ne s’agit pas de moi, ce n’est pas un problème entre deux présidents, c’est une affaire nationale. Aucun Algérien n’accepterait que je contacte ceux qui nous ont offensés.

L’année dernière, le président français a chargé un historien de faire un rapport et rédiger des recommandations sur la façon dont Paris doit s’y prendre avec son histoire coloniale. Qu’est-ce que vous attendez de lui, de la France, des excuses ?

Mon pays n’a pas besoin que Macron s’excuse sur des crimes commis en 1830 ou 1840. Lui, il l’a déjà fait en 2017, il a déclaré publiquement que la colonisation était un crime contre l’humanité. Nous voulons une reconnaissance pleine et entière des crimes commis par les Français, qui ont amené les habitants de nombreux villages dans des grottes, ils y ont rajouté du bois avant de les incendier. Notre peuple a été massacré.

Il n’y a donc aucune perspective d’une fin de crise avec la France ?

Non. Si les Français veulent aller au Mali ou au Niger, ils devront juste faire neuf heures de vol au lieu de quatre. Toutefois, nous ferons une exception et sauverons les blessés si la situation l’exige. Mais pour tout le reste, nous ne sommes plus obligés de coopérer. C’est peut-être la fin. Macron a porté atteinte à la dignité des Algériens. Nous n’étions pas des sous-humains, nous n’étions pas un peuple nomade avant l’arrivée des Français.

Les relations algéro-allemandes sont différentes. Qu’est-ce qui relie l’Algérie à la République Fédérale?

Les Allemands nous ont toujours traités avec respect et sans arrogance, Il n’y a jamais eu de désaccords en matière de politique étrangère. J’admire la persévérance et la modestie d’Angela Merkel, je suis vraiment désolé de la voir partir. Je n’oublierai jamais qu’elle a pris soin de moi lorsque j’étais hospitalisé en Allemagne. L’Allemagne est un exemple pour nous. Un modèle à suivre.

Aimeriez-vous plus de coopération avec l’Allemagne ? Si oui,  qu’attendez-vous exactement du nouveau gouvernement à Berlin ?

Pour être honnête, j’aimerais coopérer dans tout ce qui est possible. Par exemple, je souhaiterais qu’ensemble, on construise un grand hôpital à Alger. Un établissement qui couvre tous les domaines de la médecine, on peut soigner toutes les maladies soignables. Je le veux pour tout le Maghreb, pour toute l’Afrique. Un président africain pourrait enfin se faire soigner sur place, dans son continent, plutôt qu’aller le faire en Suisse. Nous serions prêts à financer une grande partie de ce projet. Il y a aussi les énergies renouvelables ou il y a beaucoup de potentiel et des choses à faire. Avec l’aide allemande, nous pourrions alimenter l’Europe en énergie solaire.

Vous aviez promis aux Algériens, il y a presque deux ans, de mettre fin à l’ancien système et de  commencer une nouvelle ère. Comment est désormais la situation ?

Les salariés qui touchent moins de 30.000 dinars ne payent plus d’impôts. J’ai augmenté le SMIC. Des régions rurales jusqu’ici oubliées sont maintenant promues. L’une de mes tâches les plus importantes est de faire régner le sens de la moralité dans l’administration et aussi dans le monde  des affaires. On se bat depuis deux ans pour éradiquer la corruption.

Avant même votre entrée en fonction, des hauts gradés  militaires ont été mis derrière les barreaux. Le frère de Bouteflika, Saïd, a ensuite été condamné. La lutte contre la corruption continue- elle après ça ?

Bien sûr. Présentement, on s’attaque à la corruption dans les bas étages. Il faut dire que ce qui s’est passé au niveau gouvernemental a été un gaspillage impardonnable des richesses de cette terre. Ce sont les citoyens qui ont payé les frais. C’est fini maintenant.

Pensez-vous pouvoir changer un système aussi simplement alors qu’il est ancré depuis des décennies ?

Ça commence par les bases. Nous sommes en train de reconstruire l’Etat à partir de zéro. Un Etat informel s’était installé… Nous avons nommé de nombreuses personnes du secteur privé au gouvernement. Le porte-parole du gouvernement était auparavant présentateur de télévision. L’homme qui aujourd’hui dirige le ministère des start-ups faisait partie du mouvement de protestation de 2019. Nous luttons contre l’argent sale. Et nous avons adopté une nouvelle constitution qui donne plus de droits aux citoyens et plus d’autonomie aux institutions.  

Et pourtant les citoyens craignent plus que jamais la répression, ils n’osent pas exprimer leur opinion. Des journalistes ont été arrêtés. N’est-ce pas une façade d’un Etat civile qui est en réalité un Etat militaire.

Le peuple algérien sait que ce n’est pas vrai. C’est moi qui ai nommé le chef des armées. J’exerce, outre la fonction de président, celle de ministre de la Défense et les services secrets ne sont plus sous l’autorité militaire. Cette nouvelle Algérie est garantie par la constitution.

Quel est le rapport actuel entre l’armée et le président ?

Le chef de l’armée que je dirige a reçu l’instruction de ma part de moderniser l’armée. En outre, il y a beaucoup de choses à faire vu la situation délicate que nous vivons près de nos frontières. La politique, c’est moi. Personne ne le fera à ma place. C’est moi qui ai ordonné la fermeture de l’espace aérien algérien aux avions militaires français. C’est moi aussi qui l’ai fait pour les avions marocains. Mais malgré tout ça, on garde toujours de l’Algérie l’image d’un État militaire.

Si la situation l’impose, seriez-vous prêt à envoyer vos soldats au Mali ?

Le Mali peut nous demander de l’aide. L’ONU peut aussi se tourner vers nous ou même vers l’Union africaine en cas de besoin. Si demain, les Maliens sont confrontés à une attaque, nous interviendrons à leur demande. Mais nos soldats sont des Algériens qui ont des familles, je ne les enverrai pas mourir pour les intérêts des autres. Assez d’Algériens sont morts dans le passé. Cependant, il faut savoir aussi que l’Algérie n’acceptera jamais que le Mali soit divisé.

LA France n’est pas le seul pays avec lequel vous avez des problèmes, il y a aussi votre pays voisin, le Maroc. Vous avez émis une interdiction de survol de leurs appareils dans l’espace aérien algérien. Pourquoi ?

Les Marocains veulent diviser l’Algérie. Leur représentant à l’ONU a défendu l’idée d’indépendance d’une partie de notre pays, la Kabylie. Personne, pas même le Roi n’a rectifié ses propos. À la fin, nous avons rompu les relations.

Mais vous soutenez aussi le mouvement indépendantiste au Sahara occidental, le Polisario revendiquée par les Marocains…

Nous sommes favorables à cela parce que le peuple sahraoui doit lui-même choisir son destin. Seul le Maroc n’y adhère pas. Vous savez, il y a quelque chose qui me dérange dans la perception du monde des deux pays. Au Maroc, le roi est riche, mais le taux d’analphabétisme est toujours estimé à 45%, contre 9% en Algérie. Le Maroc s’offre à l’Europe comme une belle carte postale, mais nous, on nous présente comme une sorte de Corée du Nord, alors que nous sommes un pays très ouvert.

Que tant d’Algériens tentent de quitter leur pays n’est-il pas une opposition à votre politique ?

Ce n’est pas la situation économique qui pousse les jeunes vers l’Europe, mais leur rêve de vivre en Europe. En Algérie, personne ne meurt de faim. Ceux qui fuient le pays ne sont pas des médecins ou des avocats, des personnes qui gagnent relativement bien leur vie. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi beaucoup d’Algériens qui obtiennent des visas. Ils partent à Paris ou à Marseille, ils passent leur séjour et rentrent chez eux après deux semaines.

Mais beaucoup croient  qu’il n’y a pas une vraie démocratie en Algérie. Des journalistes ont été arrêtés,  est-ce la nouvelle Algérie que vous avez promis il y a deux ans ?

En France, les journalistes sont en prison, aux USA aussi. Pourquoi n’y en aurait-il pas en Algérie ? Nous avons 180 quotidiens et 8500 journalistes. Dès qu’un, deux ou trois d’entre eux sont  condamnés, on dit,  ah, l’Algérie met des journalistes en prison ! La liberté de la presse n’inclut pas la liberté de véhiculer de fausses informations, de dénigrer son pays.  Ce sont des lignes rouges, celui qui les franchies fera face à la justice.  

Alors qu’avez-vous à dire à tous ceux qui doutent que vous êtes sérieux au sujet du changement en Algérie ?

Le Hirak, c’est fini. Je suis le Hirak maintenant. Ce soulèvement était un mouvement national, pas un rassemblement de petits groupes dissidents. J’ai déclaré le 22 février 2019, début des manifestations, comme un jour férié car il signifiait la fin d’une époque et le début d’une nouvelle ère.

Monsieur le Président, merci pour cet entretien.

In Der Spiegel

Traduction l’Algérie Aujourd’hui

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