L'Algérie Aujourd'hui
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Zouba, le moudjahid, l’écrivain, le footballeur

/C’était à l’aube de 2018. Entre tourisme mémoriel à Thaghith — sur les lieux du déclenchement de la Révolution — et une de ces soirées chaâbi dont il raffolait, Hamid Zouba apportait les dernières touches à son manuscrit. Hasard du calendrier, son exercice livresque coïncidait avec l’année du soixantième anniversaire de la création de l’équipe du FLN.

Hamid était à la veille de souffler sur sa 84e bougie. Avant de dire à l’éditeur : ‘’OK, rien à signaler’’, équivalent verbal du ‘’BAT’’ ou ‘‘bon à tirer’’ dans le langage du métier de l’imprimerie, l’écrivain-footballeur choisissait l’épigraphe, cette citation qui introduit le livre. «Notre vrai tombeau n’est pas dans la terre, mais dans le cœur des hommes», écrivait-il en empruntant à un proverbe persan. L’enfant de Saint-Eugène est décédé mercredi à l’âge de 88 ans. Il est parti rejoindre Abdelkrim Kerroum — mort le 9 janvier 2022 — et la plupart des ‘’moudjahidines footballeurs’’ qui ont ‘’joué’’ la guerre de libération nationale en Europe de l’Est, au Maghreb, au Moyen-Orient et en Asie.

À la différence de ses compagnons de la glorieuse équipe, Hamid Zouba laisse en guise d’héritage et au crédit de l’Histoire ses Mémoires : «Ma vie. Ma passion» (208 pages), paru, chez ANEP éditions, à l’heure des soixante ans de la première fugue collective de footballeurs professionnels. Il est le seul membre de l’équipe du FLN à s’être emparé du stylo pour faire parler sa mémoire, sans passer par un biographe. ‘’Devant l’insistance et les encouragements de mes proches, amis et parents’’ au rang desquels ses fidèles potes Daoud Krimat et Mourad Preure, le moudjahid-footballeur a jugé opportun d’accomplir un dernier acte — tout aussi salutaire — au soir de sa vie. ‘’J’ai décidé de raconter mon parcours humain, sportif et citoyen dans la mesure où, quelque part, j’ai eu la chance de participer à une épopée unique en son genre dans l’histoire politique contemporaine du XXe siècle, la lutte pour la libération de mon pays, l’Algérie, et de vivre un rapport particulier entre le sport et l’émancipation d’une nation et d’un peuplé’’.

«Notre vrai tombeau n’est pas dans la terre, mais dans le cœur des hommes»

Inhumé, jeudi, sur la route de Saoula à un verger de son domicile de Birkhadem, Hamid Zouba a investi ‘’le cœur des hommes’’ bien avant sa mort, bien avant de signer l’épigraphe de son livre. Une fois n’est pas coutume, l’adage populaire algérien — ‘’de son vivant, il était privé d’une datte. À sa mort, on l’a enterré à l’ombre d’un palmier’’ —, ne s’est pas vérifié à l’épreuve des faits. Hamid jouissait d’une aura et elle était indéniable. Immortel à l’image de tous les sociétaires de la glorieuse équipe de l’«Algérie en guerre», l’ancien joueur de l’OMSE — Olympique musulman de Saint-Eugène — a vu son nom immortalisé dans la mémoire collective de son vivant. En témoigne ce chaleureux bain de foule auquel il avait eu droit partout où il passait, que ce soit à la faveur des activités commémoratives de l’équipe du FLN, de son tourisme mémoriel et culturel ou de ses escapades en tant que simple citoyen ou coach.

Homme connu pour son optimisme même au soir de défaites sportives et à l’heure du désenchantement, Hamid Zouba n’a jamais émargé au rang des défaitistes invétérés et d’hommes prompts à jeter l’éponge et à tourner le dos aux espérances. Au moment de conclure l’avant-propos de son livre — c’était à l’heure d’une ‘’année sans’’ pour le football algérien, un Mondial 2018 sans les Fennecs —, le champion d’Afrique des clubs 1976 avec le Mouloudia assignait à son récit de vie une mission de motivation, de mobilisation. Dans le registre du football et, au-delà, du sport, «Ma vie. Ma passion» est un livre qui ‘’peut suggérer et montrer éventuellement des chemins pour aller vers le mieux’’.


«L’indépendance comme seul but’’

Avant d’être rattrapée par la maladie, l’ancien professionnel de Niort (France), s’est assigné, tout au long des quinze dernières années, une vocation citoyenne dans le cadre des activités de la Fondation de l’équipe du FLN. En Algérie et en France — à la demande d’associations actives sur le terrain de la mémoire —, il a participé à une somme d’opérations avec l’objectif de cultiver la mémoire de cette page unique dans l’histoire des luttes de libération et d’émancipation des peuples : l’usage du football et du sport au service du combat politique. L’équipe du FLN a joué une bonne cinquantaine de matches, en a gagné 44 et marqué la bagatelle de 246 buts. Mais, au-delà des succès et des statistiques offensives, Zouba et ses compagnons n’étaient animés que par une seule ambition : «L’indépendance comme seul but’’, pour reprendre le titre très imagé du livre du politologue Kader Abderrahim (éditions Paris Méditerranée, 2008), le plus ‘’géopolitique’’ des livres consacrés à l’équipe du FLN.

Du 2 avril 1934 — date de sa venue au monde à Saint-Eugène au pied de Notre-Dame-d’Afrique et de Sidi-Bennour (ex-Village Céleste) — au 2 février 2022, date de son départ vers la maison éternelle, Hamid a vécu une vie intense. Il a traversé le siècle en vivant — sur le front du football — des ‘‘moments de bonheur, d’euphorie, et aussi de frustrations’’. Mais, venu au monde quatre années après les célébrations provocantes du centenaire de la colonisation, le Saint-Eugenois issu d’une famille pauvre venue d’Izouvaghen (un hameau perché au sommet de Draâ El Mizan) a eu une vie à l’image de celle de sa génération, de celle de l’Algérie.

Un vécu qui tient de l’ego-histoire

Raconté par le menu détail dans «Ma vie. Ma passion», son vécu tient de l’ego-histoire, pour reprendre une formule signée l’historien Pierre Nora et évoquée aussi par l’historien Mohammed Harbi lors de la sortie du tome 1 de ses mémoires («Une vie debout», éditions la Découverte). Hamid Zouba se raconte et, en remettant son vécu dans son contexte, il restitue — de manière très ramassée — quelques épisodes du récit national.

Au fil des pages, du chapitre dédié à sa naissance et à son enfance/adolescence à l’évocation de l’épopée ‘’Football et Révolution’’ en passant par la jeunesse ‘’de l’autre côté de la Méditerranée’’, le récit de vie de Hamid se décline, en effet, comme un succinct manuel d’histoire de l’Algérie en butte au joug colonial. Misère, chômage, Saint-Eugène bombardée par l’aviation allemande lors de la Deuxième guerre mondiale, la circonscription forcée des jeunes algériens dont son père, le bouillonnement nationaliste au sortir des massacres du 8 mai 1945, l’ordre du FLN de 1956 qui interdit aux clubs musulmans et aux joueurs algériens toute participation dans les compétitions coloniales, l’évasion spectaculaire des ‘’footballeurs musulmans’’ des clubs français’, le ralliement de Tunis via la Suisse et l’Italie, la rencontre avec Hô Chi Minh à Hanoï, le compagnonnage avec la troupe artistique du FLN à Tunis, etc. La ‘’hikaya’’ de Hamid Zouba se lit — et se lira au miroir de l’Histoire — comme un reflet de l’histoire du pays au service duquel il a soldé sa carrière de professionnel et dédié des années de sa vie.

Y. Z.

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