Lauréate de la charrette d’or, Safia Mokrani, la jeune architecte qui veut redonner vie à la cité sociale

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Le quartier Ali-Mendjeli de Constantine est un des nombreux exemples de cités en Algérie où les gens logent sans habiter. Le manque d’infrastructures qui organisent la vie des habitants et l’animent a rompu le lien social entre les voisins. Redonner vie à cette cité est le challenge brillamment relevé par la lauréate de la 13e édition du concours national du jeune architecte charrette d’or. Les membres du jury ont été séduits par le projet de la jeune architecte de Tizi Ouzou, Safia Mokrani. «Pixel City» remporte la charrette d’or 2024.

Organisée chaque année en marge du salon international du bâtiment, des matériaux de construction et des travaux publics Batimatec, la charrette d’or est à l’initiative de la revue «Vies de ville» dirigée par l’architecte urbaniste Akli Amrouche.

La thématique choisie est  «repenser les espaces communs dans les cités d’habitat». Huit projets ont été sélectionnés parmi 438 candidatures. Pour Akli Amirouche, ce chiffre reflète la volonté des jeunes architectes de construire les cités de demain, inclusives à tous les niveaux.

Les candidats ont travaillé sur la cité d’habitat social Ali-Mendjeli dans la ville de Constantine.

«Habiter n’est pas seulement se loger mais donner un sens à l’espace et une identité en harmonie avec nos coutumes et traditions. Les gagnants de cette édition ont justement restitué certaines de nos traditions en les améliorant, notamment en réaménageant les terrasses, communément appelées «stah». Un lieu pour les femmes qui s’est perdu au fil des années. L’idée est donc d’aménager la cité Ali-Mendjeli et de réorganiser la vie des habitants», revient-il sur la thématique.

La gagnante a remporté un chèque de 400.000 DA. La médaille d’argent est revenue à l’architecte Youcef Belhadid avec son projet «El Houma», et la médaille de bronze a été attribuée à l’étudiant en 4e année à l’Epau, Madjoudj Nadir.. Ils ont eu respectivement deux chèques d’une valeur de 200.000 DA et 100.000 DA.

«Il est indispensable pour un jeune architecte d’avoir une station graphique. Celle-ci est hors de prix. La moins chère est à 400.000 DA. C’est pour ça que la récompense financière est importante. Ils auront également des ouvrages utiles dans leur domaine, des formations et des licences d’exploitation pour certains logiciels», décrit Akli Amrouche.

Un projet mature

Avant d’entamer l’élaboration de son projet intitulé «Pixel City», la jeune lauréate s’est posé une question : comment revivre le logement social et promouvoir un aménagement offrant des opportunités d’échanges, de gestion, de mixité sociale et fonctionnel ?

Le challenge est de taille, car la cité Ali-Mendjeli est sans identité. Le quartier est délabré, aucune interaction avec le voisinage. Le fil barbelé autour de certains appartements témoigne du manque de sécurité. La célébration de la fête de l’Aïd El-Adha plonge la cité dans l’insalubrité, selon les images rapportées par la lauréate.

«J’ai vite identifié les besoins, puisque tout est à faire. J’ai utilisé le concept du Pixel qui permet à la fois un aménagement simple, modulaire, flexible et proportionnel. Je me suis basée sur plusieurs principes d’aménagement, à savoir la convivialité et la mixité sociale, l’aspect écologique, l’aménagement modulable», décrit Safia Mokrani.

Pour créer une nouvelle ville au sein du quartier, elle dit avoir identifié un ensemble de besoins nécessaires. Des espaces de promenade, des espaces verts et de jardinage, des espaces d’échange, un parcours de mobilité douce, créer des espaces de valorisation des savoir-faire et traditions.

Concrètement, Safia Mokrani installe une place commerciale et d’exposition événementielle pour résoudre le problème du commerce anarchique. Elle a créé des espaces de détente avec une composition de plusieurs pergolas.

Une bibliothèque urbaine fera office d’un point de vie où se rencontrent les habitants. Un espace association, un autre pour exposer le savoir-faire féminin, et des escaliers en gradins qui peuvent servir d’amphithéâtre.

«Le centre du quartier est un terrain accidenté, pourtant j’y ai vu du potentiel. Grâce à sa morphologie, j’ai créé un aménagement en sous-sol qui abritera une salle de sports et une salle polyvalente entre quartiers», souligne-t-elle.

 

Stah, ce lieu où se renforce la cohésion sociale

Safia Mokrani dit s’être inspirée des peintures de l’Américain Frederick Arthur Bridgman, qui reflètent les activités des femmes algériennes dans les terrasses. L’architecte a imaginé trois espaces selon la tranche d’âge adulte, jeune, et au milieu de la terrasse, un espace pour enfants pour plus de sécurité.

La terrasse sera aménagée d’un jardin potager et un jardin fleuri, une buanderie avec espace de séchage et un espace pour le stockage de matériel collectif. Une cuisine sera installée pour des événements (mariage, funérailles ou encore l’Aïd). La terrasse sera accessible aux hommes le soir.

«Les terrasses seront dotées de systèmes de récupération d’eau pluviale grâce à des gouttières. On installera une bâche à eau qui servira à l’arrosage. Il y aura aussi des panneaux photovoltaïques», souligne l’architecte.

Avant de remettre le premier prix à l’architecte Safia Mokrani, les membres du jury ont précisé que la lauréate n’a lésiné sur aucun détail  pour redonner vie à cette cité complexe. Une approche qu’ils ont qualifiée de mature et un projet viable qui peut être d’ores et déjà appliqué.

Les membres du jury ont félicité les candidats pour l’intérêt porté à l’aspect social tout au long du projet de réaménagement. Ces derniers ont mis l’humain au centre de leurs préoccupations. Son confort et son épanouissement sont la pierre angulaire des cités de demain.

«Les lauréats à travers leur projet ont démontré que l’habitat n’est pas un simple abri, mais le reflet de notre coutume et tradition. Un espace qui incarne notre identité. Ils ont exploré une cité existante, afin de lui insuffler une nouvelle vie grâce à l’attention portée aux espaces partagées», conclut Akli Amrouche.