Une diplomatie à double levier pour un repositionnement géostratégique de l’Algérie (opinion)

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L’énergie devient le levier stratégique de l’Algérie, aussi bien pour son positionnement dans le nouvel échiquier géopolitique que pour sa politique de diversification économique nationale.

La crise politico-militaire russo-ukrainienne qui a suivi la crise pandémique de Covid-19 ainsi que la multiplication des conflits de faible intensité dans la région Afrique du Nord et Sahel font que l’Algérie dans son regain diplomatique s’appuie, notamment, sur une diplomatie à double détente énergétique et de proximité pour un positionnement stratégique dans la nouvelle reconfiguration géopolitique de la nouvelle ère qui s’ensuivra. Il est clair que cette diplomatie ne s’écarte pas de sa doctrine en matière de politique étrangère, de défense nationale et de sécurité dont les fondamentaux sont inscrits dans la déclaration de Novembre 1954 qui consacre l’Etat algérien. Incontestablement, le développement de la politique étrangère de l’Algérie continuera à s’appuyer sur ses principes fondamentaux, à savoir la défense de l’indépendance nationale, le recouvrement de l’identité nationale, le refus de toute forme d’ingérence, le refus de toute base militaire étrangère sur son sol, le rejet de la politique d’alliance et des pactes militaires, la participation active contre le sous-développement et la pauvreté, l’autodétermination, le respect de la souveraineté des Etats et la non-ingérence dans les affaires internes des Etats souverains. L’organisation à Alger du prochain sommet de la Ligue arabe, son ambition d’adhérer au club des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et sa récente candidature à un siège non permanent au Conseil de sécurité pour la période 2024-2025 confirment la posture de non-alignement de l’Algérie.

Ne pas confondre politique étrangère et diplomatie

Il existe une nette distinction entre la diplomatie et la politique étrangère. Il est important de ne pas confondre ces deux concepts : la politique étrangère consiste essentiellement dans les principes, les objectifs fondamentaux, les tendances générales de l’Etat hors de ses frontières. Elle est l’expression de chaque Etat de la manière dont il exécute la synthèse de ce qui se dégage au niveau international pour défendre et faire valoir notamment à travers les organisations internationales.

La diplomatie, quant à elle, assure l’exécution du programme que le pays s’est assigné dans ce domaine, sur application méthodique et quotidienne, par le moyen de négociation ou, tant au moins de conversation, un moyen d’action de la politique étrangère. Elle est aussi l’art d’ordonner, de diriger, de pratiquer les négociations au nom d’un Etat. La diplomatie n’est pas le seul instrument de la politique étrangère. Le domaine de la diplomatie s’est vu élargi par l’inclusion, ces dernières années, de la question économique, commerciale, technique, culturelle, scientifique, sanitaire et technologique, alors que traditionnellement les auteurs ne réservaient à la diplomatie que des contacts entre Etats portant principalement sur des questions politiques. Par conséquent, il existe plusieurs types de diplomatie dont nous citons la diplomatie parlementaire, la diplomatie directe ou classique, la diplomatie ad hoc, la diplomatie du terrain, la diplomatie du dollar, la diplomatie de proximité, la diplomatie secrète, la diplomatie ouverte, la diplomatie préventive, la diplomatie multilatérale.

Dans le cadre de sa diplomatie de proximité, l’Algérie, tout en préservant son principe de non-alignement, s’engage dans des actions multilatérales ou bilatérales de pacification dans la résolution des conflits (ex : crises au Mali, en Libye et en Ukraine). Ce type de diplomatie est déployé lorsqu’apparaît un conflit opposant deux ou trois Etats faisant recours à un médiateur. Cependant, à travers sa diplomatie énergétique, elle a toujours ambitionné d’être un acteur clé dans l’approvisionnement en énergie de l’Europe. En effet, le dernier accord énergétique avec l’Italie pour l’augmentation de son approvisionnement progressivement à hauteur de 9 milliard de m3 de gaz naturel, la cessation de la fourniture du gaz naturel au Maroc issue de la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays en été 2021, et la récente crise diplomatique avec l’Espagne démontre que l’énergie devient le levier stratégique de l’Algérie aussi bien pour son positionnement dans le nouvel échiquier géopolitique mais également pour sa politique de diversification économique nationale.

Le défi pour la politique étrangère algérienne post-guerre froide

La chute du mur de Berlin, le démantèlement du bloc de l’Est et la fin de la guerre froide ainsi que la crise multidimensionnelle à laquelle a été confrontée l’Algérie dès l’automne 1988 (révolte populaire d’octobre) ont constitué un défi pour sa politique étrangère, de défense et de sécurité. Les repères structurant les relations internationales sont pour la plupart tombés en désuétude, cédant la place à un schéma aux contours imprécis. C’est à ce moment que la politique étrangère de l’Algérie est entrée dans un nouveau paradigme.

Depuis la fin de l’ère bipolaire, le paradigme ayant conduit la vision de l’Algérie par rapport à son rôle sur la scène internationale continue à peser sur la vision actuelle des relations internationales. Il est vrai que l’Algérie a, depuis la fin des années 90, donné une impulsion nouvelle à sa politique étrangère en bâtissant une relation plus poussée avec les Etats-Unis d’Amérique et l’OTAN et en diversifiant ses partenariats autant stratégiques que de conjoncture. L’ouverture économique et le souhait d’attirer les investissements directs étrangers (IDE) ainsi que de créer une économie de substitution à l’économie à rente pétrolière en sont les principales motivations. La diplomatie traditionnelle se renforce progressivement par la diplomatie économique, parlementaire et de la société civile.

Toutefois, il va sans dire que l’Algérie continuera à défendre le principe des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, comme l’illustre parfaitement sa position sur la question du Sahara occidental et de la Palestine. De même qu’elle refuse toute ingérence dans les affaires internes des Etats et s’attache au règlement pacifique des conflits, comme en témoigne, par exemple, son refus de soutenir la guerre menée par procuration (proxy war) en Libye, sa non-participation par ses troupes à une force d’intervention militaire au Mali, en Syrie et au Yémen pour contenir la menace croissante des organisations extrémistes violentes (VEO) et plus récemment la non-implication dans la crise politique interne de la Tunisie ou de la crise politico-militaire russo-ukrainienne.

Une realpolitik d’intérêts dénuée de tout dogme idéologique

Il semble aujourd’hui que l’Algérie s’achemine vers une nouvelle ère où elle tente de s’arrimer au contexte nouveau mondial. Elle l’a exprimé par quelques signaux à la communauté internationale comme, par exemple, son adhésion au dialogue méditerranéen de l’OTAN qui marque un tournant dans les rapports de l’Algérie avec l’Occident et son appel à la résolution des conflits de faible intensité (Libye, Mali, etc.) par la voie du dialogue politique inclusif et d’offrir ses bons offices de facilitateur au regard de son expérience et expertise dans le domaine (Iran-Irak, Iran-USA, Ethiopie-Erythrée, etc.) Par voie de conséquence, l’Algérie s’acheminerait vers une realpolitik d’intérêts dénuée de tout dogme idéologique.

Avec sa réinsertion progressive sur la scène internationale, l’Algérie s’efforce de renforcer sa crédibilité dans un contexte régional et international en mutation profonde. Cette démarche a commencé, entre autres, par son adhésion au dialogue méditerranéen de l’OTAN, par la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne qu’elle souhaite revisiter et par sa participation au processus de négociations en cours pour son adhésion éventuelle à l’OMC.

Au niveau multilatéral, l’Algérie s’appuie sur des plateformes privilégiées pour activer à l’échelle régionale et sous régionale. C’est ainsi qu’elle est :

  • Membre active de l’Union africaine
  • Membre, depuis 2000 du dialogue méditerranéen de l’OTAN et participe ainsi à plusieurs exercices communs ;
  • Partie prenante au cadre de dialogue et de coopération des 5+5 de la Méditerranée occidentale
  • Membre fondateur du Global Counter Terrorism Forum lancé en septembre 2011 à New York
  • Partie prenante du comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) créé en 2010 et basé à Tamanrasset (sud de l’Algérie) pour lutter contre le terrorisme et le grand banditisme dans la zone sahélo-saharienne
  • Partie prenante de l’initiative pansahélienne de 2002, devenue Transsaharan Counter Terrorism Initiative en 2005
  • Le siège du Centre africain d’études et de recherche sur le terrorisme (CAERT)
  • Le siège d’Afripol.

Au plan bilatéral, l’Algérie consolide, surtout depuis l’avènement de la pandémie de Covid-19, ses relations avec ses alliés stratégiques, à savoir la Chine et la Russie. Toutefois, elle continue de structurer ses liens à dominante économique avec l’Europe, à construire un partenariat stratégique avec les Etats Unis d’Amérique et à développer ses relations de coopération et de bon voisinage dans la zone d’intérêt commun méditerranéenne et qui doivent surtout se démarquer de tout «paternalisme». Toutefois, l’Algérie demeure profondément attachée à ses principes doctrinaux matérialisés par le fait que malgré un contexte d’insécurité permanent à ses frontières, elle continue à s’interdire de prendre part à toute intervention militaire en dehors de son territoire national mais reste très active dans la coopération régionale et internationale en matière, notamment, de lutte contre le terrorisme, le narcotrafic, le trafic humain, l’émigration clandestine et le banditisme transnational.

Conclusion

Ce regain de la dynamique diplomatique engagée par l’Algérie dénote sa volonté de se repositionner sur la scène internationale comme partenaire clé dans la région, sans pour autant remettre en cause les fondamentaux de sa politique étrangère, de défense et de sécurité face à de nouveaux acteurs qui sont incontestablement en train de bousculer l’ordre établi avec l’avènement d’un monde multipolaire.

Les bouleversements auxquels la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), en particulier, fait face présentement et la redistribution des rôles dans le cadre d’une recomposition géopolitique et géoéconomique de la région poussent nécessairement l’Algérie à revisiter et à afficher sa stratégie de positionnement.

A défaut d’un alignement systématique qui serait synonyme d’un reniement des principes doctrinaux sur lesquels l’Algérie a bâti, depuis son indépendance, sa politique étrangère, ou d’une opposition intransigeante qui l’isolerait, l’Algérie semble opter de plus en plus pour une politique d’intérêts non dogmatique avec comme sous bassement le soutien indéfectible des aspirations des peuples et l’opposition à toute ingérence étrangère sous quelque forme que ce soit.

En somme, malgré cette ouverture engagée qui se poursuivra certainement avec plus d’acuité dans le cadre d’une intégration régionale progressive et d’une politique de voisinage de convergence, le paradigme de la politique étrangère de l’Algérie demeurera irrévocablement tributaire de ses principes d’autodétermination, de respect de la souveraineté des Etats et de la non-ingérence dans les affaires internes des Etats souverains.

Dr. Arslan Chikhaoui, Expert en géopolitique

Membre du conseil d’experts du forum économique mondial (WEF-Davos) et partie prenante dans divers groupes de travail ‘Track 2’ du système des Nations unies (UNSCR 1540)